La guerre de Corée aura permis de débloquer les fonds américains pour l’aide à une Europe dépossédée de ses marchés d’Amérique latine, gênée par le protectionnisme US et le soutien de la nouvelle première puissance mondiale à ses exportations agricoles. L’Allemagne et le Japon sont rapidement mis à contribution pour soutenir, avec leur industrie, l’effort de guerre – sans pour autant prendre part au conflit. Cette relance du commerce mondial permet ainsi le redécollage économique des deux principales puissances de l’Axe. Mais le Japon, vecteur essentiel de l’influence américaine en Asie après la seconde guerre mondiale, est menacé par l’éventuel passage au communisme de l’Asie du Sud-Est, où il s’approvisionne en caoutchouc, en étain, en pétrole, en riz. Premier pays de l’après-guerre à connaître une révolution – et ce après une famine ayant fait au minimum des centaines de milliers de victimes, l’Indochine (Viêt-Nam, Cambodge, Laos) fait craindre un effet domino qui toucherait l’ensemble de la région, voire au-delà. Le Viêt-Nam, dont les richesses minières (comme le charbon) se trouvent au nord et les ressources agricoles (riz, hévéa) surtout au sud, sera ainsi un des terrains d’affrontement des grandes puissances. La Chine y voit une zone tampon en cas de tentative d’invasion de son territoire par les États-Unis, et préfère donc que le pays reste séparé en deux (après les accords de Genève de 1954) afin que la mobilisation militaire s’y maintienne. Pour l’URSS, il s’agit d’y avoir une influence suffisante pour prévenir la domination chinoise sur la région, et de se doter d’un accès à une mer chaude. Les accords de Genève sont-ils pour la puissance soviétique l’occasion d’obtenir l’engagement de la France à ne pas participer à la formation d’une armée européenne ? Indirectement, cela aura pour effet un réarmement autonome de l’Allemagne. Quant aux Américains, leur niveau de développement économique les rend de plus en plus dépendants des matières premières (notamment minérales)[1]. Par ailleurs, la guerre pousse à augmenter les capacités de production, d’où une création monétaire par le crédit et une hausse de l’emploi sans une production adaptée de biens de consommation. Or l’inflation* élevée, en plus de décrédibiliser une administration publique qui prend de l’envergure avec l’imposition des masses, servira à rétablir pour longtemps – et sans grande opposition – la pression sur les salaires[2]. Les bombardements au-dessus de la jungle peuvent chiffrer en dizaines de tonnes de bombes et en centaines de milliers de dollars chaque combattant ennemi tué. Les États-Unis perdront pour plus de 10 milliards de dollars en avions et hélicoptères abattus. Le Viêt-Nam leur aura coûté au moins 200 milliards.

Pour les paysans vietnamiens, la réforme agraire est une évidence. Il s’agit d’en finir avec leur exploitation par l’usure, en distribuant les terres équitablement. Au Nord, sous domination du Parti communiste, les coopératives permettent de garantir la sécurité des familles des soldats, et d’utiliser au mieux la main d’œuvre féminine. Elles procurent les soins médicaux et l’éducation gratuitement et efficacement. La collectivisation autorise aussi la gestion et l’extension de l’irrigation, ainsi que la répartition de l’équipement agricole obtenu via l’exportation des surplus. Mais si les premiers résultats sont encourageants, on peut rapidement entrevoir des problèmes qui persisteront, masqués par les bombardements et les phénomènes météorologiques. D’une part, la progression des rendements est moindre dès qu’il ne reste plus à irriguer que les zones les moins propices à la mise en culture. De plus, la hausse démographique avale les gains de productivité. Enfin, l’accent mis sur l’industrie lourde[3] ne fournit que peu de raisons aux paysans pour produire des surplus, puisque les biens de consommation et d’équipement* agricole sont trop rares, donc trop chers. Sans surplus agricoles, pas de monnaie d’échange pour le commerce extérieur : c’est un cercle vicieux. Et une fois les usines construites, le manque d’approvisionnement et de moyens de transport empêche de les utiliser au maximum de leur capacité.

Pour résoudre le problème de la faible incitation à la production de surplus agricoles, un système de rétribution selon le travail fourni est mis en place. Mais l’effort de supervision est largement inutile, l’apport de chacun étant difficilement évaluable au moment de la récolte. L’incitation au travail la plus efficace est peut-être la guerre elle-même. Celle-ci se termine avec la victoire des communistes au Sud, et la réunification met à nu les soucis latents. En effet, la tentative de collectiviser l’agriculture du sud Viêt-Nam n’amène que peu d’avantages : le territoire était déjà assez équitablement partagé suite à la réforme agraire menée dans les zones sous contrôle communiste, puis entérinée par le gouvernement du Sud soutenu par les Américains, lesquels ont équipé les campagnes en matériel agricole moderne. L’augmentation des rendements agricoles, qui avait été impossible quand la propriété de la terre était séparée de son usage[4], a entraîné le dégagement d’importants surplus. Ceux-ci ont favorisé l’urbanisation, permise aussi par le développement d’un commerce d’importation et de services auprès des forces américaines. À la réunification, les prix agricoles sur les marchés du Sud sont supérieurs aux prix imposés par l’État (les mêmes au Nord et au Sud) pour ses appropriations, et la mise en commun des terres et de l’équipement s’avère contre-productive, en tout cas tant que n’ont pas lieu les premières réformes à la fin des années 1970. Avec celles-ci les coopératives conservent la charge des travaux agricoles les plus complexes, mais des terres sont allouées aux familles. En échange des apports que ces dernières demandent (fertilisants, machines, essence…), elles doivent fournir une quantité déterminée de produits agricoles – les surplus devenant leur propriété, avec la possibilité de les vendre.

Dans le secteur industriel, la division du travail rend impossible un tel arrangement. Et l’estimation des coûts et profits étant souvent incorrecte, les aides de l’État sont indispensables au fonctionnement des usines – ce qui déresponsabilise les managers. Pour respecter le plan établi par l’administration centrale, ils en viennent à se fournir sur le marché noir, et comme celui-ci connaît une hausse des prix du fait des pénuries en tout genre, ils y laissent s’écouler leur production. Afin de ne pas être tenu responsable de l’incapacité à atteindre les objectifs, les planificateurs multiplient les commandes auprès des usines déjà débordées – rejetant ainsi la faute sur ces fournisseurs. Par ailleurs, le pouvoir central constate que la forte autonomie des provinces favorise la redondance des capacités de productions. Donner aux entreprises la responsabilité de leur gestion (par exemple en leur accordant le droit de traiter directement entre elles) est alors vu comme un moyen de briser l’autarcie des provinces.

Hanoï, quartier de la gare – yul Akors 2008

En octobre 1981, le système des prix est réformé : les cours officiels colleront désormais davantage aux prix du marché. Mais les pénuries en tout genre, aggravées les unes par les autres, auront tôt fait de renouveler la spirale inflationniste dans le Sud, et de la faire survenir au Nord, où apparaissent alors des niveaux discernables de chômage et de corruption. Pour diminuer l’impact de la spéculation, le pouvoir prend pour cible la communauté chinoise qui domine le commerce autour de Saïgon. Ce qui n’améliorera pas les relations avec une Chine se rapprochant de l’Ouest depuis une dizaine d’années, et déconnectera en partie le Viêt-Nam du commerce mondial via Hong Kong et Singapour – dont l’importance est évidente du fait de l’embargo international suite à l’invasion par les Vietnamiens du Cambodge hostile des Khmers Rouges (soutenus par la Chine et les USA). Or les pénuries rendent les importations indispensables, et les difficultés à exporter malgré les diverses incitations mises en œuvre ne laissent qu’une option pour se procurer des devises étrangères : l’emprunt.

La dette étrangère se répartit entre l’Union Soviétique, qui souhaite que le Viêt-Nam exporte ses produits agricoles, et les pays occidentaux. Les difficultés à rembourser ces derniers provoque l’intervention du Fonds Monétaire International (FMI), qui pousse comme à son habitude à la libéralisation de l’économie : fin des aides alimentaires, réduction des salaires dans le secteur public (qu’il s’agit de démanteler)… ce qui ne peut qu’aggraver la corruption de l’administration. Après la suspension, en 1985, de l’assistance financière du FMI, le Viêt-Nam commencera à adopter ses prescriptions. La guerre avec le Cambodge se termine en 1989, au moment où l’aide soviétique se tarit. L’embargo occidental prend fin, et les exportations triplent de volume. L’industrie pétrolière vietnamienne bénéficie un temps de la montée des cours due à la guerre du Golfe. La Banque Mondiale ne consentira à des prêts qu’à partir de 1993. Depuis, la part de la population dans l’agriculture est passée de 80 % à 40 % – avec un territoire aux deux tiers montagneux, le développement industriel et urbain (mais aussi touristique) s’est fait au détriment des surfaces cultivées[5].

S’ils souhaitent préserver leur indépendance, le Viêt-Nam et les autres pays d’Asie du Sud-Est ont un équilibre à préserver dans le rapport qu’ils entretiennent avec les grandes puissances. La Chine a besoin des matières premières de ses voisins et bénéficie d’une diaspora bien implantée dans toute la région. Les États-Unis comptent-ils apporter un soutien en cas de hausse de la conflictualité ? La réaction américaine aux exploits ballistiques nord-coréens peut éventuellement avoir valeur d’exemple. La capacité à menacer Corée du Sud et Japon – des partenaires américains majeurs en Asie – et l’embarras qu’elle cause ont valeur de monnaie d’échange. Le souci chinois d’exclusivité sur son front de mer peut surprendre quand on pense au bénéfice que la première puissance régionale tire du commerce maritime, mais gagne en cohérence si elle se tourne effectivement davantage vers son marché intérieur (sans oublier la nouvelle route de la soie et l’attraction exercée par les ressources minérales des régions russes où la Chine est ethniquement présente). Une des limites à son expansion est la relative impasse géographique que constitue l’Asie du Sud-Est, entourée par l’Inde, l’Australie et le Japon.

 

Bibliographie

Melanie Beresford – Vietnam – Politics, Economics and Society – 1988
Gabriel Kolko – Anatomy of a peace – 1997
Gabriel Kolko – Main currents in modern American history – 1976
Federal Research Division, Library of Congress – Vietnam – a country study – 1989
Dang T. Tran – Vietnam – Socialist Economic Development 1955-1992 – 1994

 

Notes

1. Pour Pierre-Noël Giraud et Timothée Ollivier dans Économie des matières premières (éditions La Découverte, 2015), il ne faut cependant pas exagérer cette dépendance. « De 1950 à 1983, les pays du tiers monde (hors pays socialistes, dont le commerce international est très limité) ont représenté une part stable de la production minière non énergétique mondiale : 35 %. » Plus loin : « Pétrole mis à part, les pays du tiers monde ne sont les exportateurs dominants (autour de 80 % du marché international) que d’un groupe restreint de produits : les boissons tropicales (café, cacao), le caoutchouc naturel, l’étain, la bauxite, suivis par le sucre, le phosphate rocheux, le bois, le riz. » Je souligne riz, caoutchouc et pétrole, produits d’exportation majeurs du Viêt-Nam. Gabriel Kolko, dans The Roots of American Foreign Policy (1969) – p. 50, explique quant à lui l’importance qualitative des matières premières du tiers monde, certaines dont on ne peut se passer même s’il n’en faut qu’une faible quantité. Dans Main currents in modern American history (1976) – pp. 383-7, le même auteur détaille plus avant la dépendance américaine aux matières premières du Tiers Monde : la deuxième partie du XXème siècle voit se développer les besoins des USA, dont la politique étrangère consiste clairement à promouvoir une production des incontournables commodités à l’étranger, à bas coût. Kolko ajoute à la liste des minéraux essentiellement extraits des pays du Tiers Monde le manganèse, le chrome, le nickel, le cuivre. En pp. 218-9 du même ouvrage est évoquée l’entrée en jeu des États-Unis dans la deuxième guerre mondiale avec l’invasion par le Japon de l’Indochine, un pays ne représentant pourtant qu’un demi pourcent des importations américaines [ceci conforte l’idée parfois avancée du rôle prédominant dans le conflit en Asie du Sud-Est du trafic de drogues et de son contrôle, mais donne aussi davantage de crédibilité à la théorie officielle des dominos – à laquelle la CIA n’accorde que peu de crédit en 1964]. Dans Confronting the Third World, United States foreign policy, 1945-1980, pp. 54-5, Kolko ajoute que la guerre de Corée démultiplie l’importance de la question des matières premières pour les Américains, avec une hausse de 39 % du prix des métaux entre 1950 et 1952. Les ressources d’Asie du Sud-Est ne sont pas un enjeu direct pour les USA, s’appuyant davantage sur l’Amérique du Sud, mais une nécessité stratégique en vue de la reconstruction et du réarmement de l’Europe et du décollement économique du Japon, voué à devenir l’atout principal des Américains en Asie après la perte de la Chine.

2. En l’absence d’intervention monétaire ou fiscale, l’inflation a des chances d’amener à davantage de production pour le marché. Certains économistes pensent qu’un équilibre est obtenu avec la progression des salaires nominaux et son impact immédiat sur l’embauche – peut-être lié au refus par la classe moyenne de la convergence des salaires nominaux. La création monétaire peut laisser se poursuivre un investissement ‘non-productif’ (militaire, spéculatif dans l’immobilier, pour des produits de luxe). Concluant The Political Economy of Inflation (un ouvrage par ailleurs extrêmement instructif), qu’il a contribué à éditer, Fred Hirsh affirme en 1978 que « [l]’expérience d’après la seconde guerre mondiale a semblé montrer que le plein-emploi est un objectif atteignable. Son abandon a nécessité que la population soit convaincue de l’existence de maux plus sévères [sous entendu, que le chômage, à moins qu’il ne s’agisse d’un lapsus]. L’inflation fut le principal. Bien sûr, il ne s’agit pas de suggérer que celle-ci a été le résultat d’une politique consciente ou délibérée. » (ma traduction) – Bien sûr, ce « bien sûr » lui évite d’avoir à expliquer pourquoi on ne peut pas le suggérer. La modération salariale à laquelle est sujette l’Europe d’après-guerre peut certainement donner des idées aux industriels américains quand ils voient la vitesse à laquelle le Vieux Continent rattrape son retard de productivité. Cependant le chômage de longue durée fait sortir du marché du travail, n’offrant alors plus qu’un effet équilibrant en cas de surproduction ou de sous-consommation, aidé par la démoralisation provoquée par le sentiment d’être inutile, rejeté. L’accentuation des écarts de richesse qui commence au début des années 1980 a pu devenir en soi un élément moteur de l’incitation au travail (et donc de la stagnation de la paie) par la mise en évidence d’un mode de vie luxueux. Pour Paul Mattick, l’explication fondamentale de l’inflation des décennies suivant la seconde guerre mondiale se trouve dans la nécessité de préserver le taux de profit pour un capital dont le volume n’a jamais été aussi important. Face à une demande que l’on peine à trouver, les prix ne baissent pas, bien au contraire – Mattick prend l’exemple de l’industrie du pétrole qui réduit sciemment sa production. [À moins d’une accélération de la vitesse de circulation du capital, une hausse des prix dans un secteur, si elle doit contribuer à une inflation généralisée, implique une création monétaire. Une consommation accrue peut résulter d’une réduction de l’épargne.] La concentration du capital répondant au même impératif de soutenir le taux de profit facilite ce mécanisme. On trouve ainsi une raison à la progression parallèle de l’inflation et du chômage dans les années 1970. Rehaussant graduellement les taux d’intérêt* nominaux, l’inflation sera aussi le moyen d’entraîner les « pays en voie de développement » dans le piège de la dette.

3. Principe apparemment incontournable du marxisme : la réalisation collective du travail dans les usines doit permettre de faire émerger la propriété collective des moyens de production. Les paysans sont considérés comme trop dispersés pour mener cette tâche à bien. De plus, l’hostilité des pays capitalistes implique des difficultés accrues à importer les équipements nécessaires au développement économique, pour lequel on préfère par ailleurs donner la priorité à l’investissement par rapport à la consommation.

4. Pendant la période coloniale, les propriétaires terriens résidaient en ville et faisaient collecter une rente à distance, donnant possiblement aux collecteurs un rôle propre à égaliser les prix entre récoltes abondantes et décevantes. L’incitation à la hausse des rendements était peut-être aussi en partie affaiblie par la loi de l’offre et de la demande : la rareté des produits agricoles rapporte tout autant. Cependant la production rizicole de l’Indochine sour domination française était en bonne partie exportée, et à ce titre il s’avérait sans doute judicieux de ne pas limiter l’offre en permanence. Il était par contre probablement utile d’éviter une hausse des rendements qui permette l’émancipation des paysans, lesquels n’avaient pas eux-mêmes les moyens d’investir dans des méthodes plus productives.

5. Pierre Daum, Résistances paysannes au Vietnam, Le Monde Diplomatique, février 2019.